La conservation préventive en marche : l’exemple des archives départementales de la Savoie

Sylvie Claus
directrice adjointe
Archives départementales de la SAVOIE

Durant la dernière décennie, les archives départementales de la Savoie ont connu divers problèmes de conservation des documents qui ont obligé à effectuer des traitements lourds sur les collections et à engager une réflexion sur les conditions et les méthodes de travail des archivistes.

©Conseil général de la Savoie. Archives départementales

Le premier problème qu’ont dû traiter les Archives départementales a été la question du bâtiment. Logées dans un ancien garage automobile réaménagé, les Archives départementales sont situées entre un cours d’eau et la voie ferrée de la ligne Lyon-Turin. Le torrent peut occasionner des inondations (la crue centennale est toujours attendue) et conditionne une humidité permanente par capillarité ; la voie ferrée provoque une pollution et un empoussièrement dus à la fumée des trains et aux particules de freinage, ainsi que des vibrations et des champs électromagnétiques. Le bâtiment a été conçu pour être climatisé par une centrale de traitement d’air installée en sous-sol. Cet équipement, mis en service à l’ouverture du bâtiment en 1988, avait été sous-dimensionné et plus ou moins bien entretenu. En tout état de cause, il était prévu pour durer une dizaine d’années tout au plus. Au début de la décennie 2000, les ennuis se multiplièrent : le système commença à montrer de plus en plus de signes de faiblesse, n’arrivant plus à réguler le taux d’hygrométrie de l’air neuf envoyé dans les magasins. Le taux de renouvellement d’air s’avérait trop important alors que le brassage n’était pas homogène, créant des poches d’humidité ; il était de toute façon globalement insuffisant. Cet ensemble de facteurs s’est ajouté à des pannes mécaniques pour provoquer une humidité qui est montée à plus de 72% dans les différents magasins, avec développement de moisissures à la clé.

Deux types de réponses ont été apportées : l’une sur le bâtiment et l’autre sur les méthodes de travail. Sur le long terme, des travaux de fond ont été entrepris pour rénover l’ensemble de l’installation de traitement d’air. La centrale a été installée sur le toit, redimensionnée et rendue indépendante du réseau de chauffage urbain. L’ensemble des gaines de distribution d’air ont été remplacée, repositionnées (soufflage en haut et reprise en bas) et redimensionnées pour permettre un brassage d’air important. Les ventilo-convecteurs qui ajustaient la régulation d’air dans les magasins ont été remplacés par des petites centrales qui ont été installées dans des locaux techniques à l’extérieur des magasins. Trois magasins ont pu être isolés par l’intérieur ; pour les autres, une isolation extérieure a été envisagée mais a dû être abandonnée du fait de la proximité de la voie ferrée et de l’impossibilité de détourner le trafic ferroviaire pour accéder au bâtiment. Cette distinction se manifeste clairement dans le suivi climatique quotidien des magasins : les premiers sont stables et ne nécessitent que peu traitement mécanique ; les seconds sont soumis à tous les aléas du climat extérieur et les machines doivent tourner pour maintenir la stabilité nécessaire à la bonne conservation des documents. Malgré les 3,5 millions d’euros investis et les 3 années de chantier, l’ensemble reste fragile puisque dépendant d’un système mécanique qui nécessite des réglages et qui peut tomber en panne.

Face aux limites du système et à leurs conséquences sur les fonds, les archivistes ont dû s’adapter et modifier leurs manières de faire. La première évolution a été la prise en compte du climat des magasins à travers l’implantation et le suivi de thermohydrographes à enregistrement permanent (réglés à 10 minutes). La manière d’aborder les fonds d’archives a également évoluée : il en était fini de faire entrer directement les documents dans les magasins, depuis les greniers ou les caves dans lesquels ils avaient été récupérés. Les locaux de travail des Archives départementales ont été réaménagés pour disposer d’un espace de stockage à l’arrivée, d’un atelier de dépoussiérage et de conditionnement, d’un local de stockage en attente de désinfection. Aucun document n’entre plus dans les magasins sans avoir été contrôlé matériellement. En cas de doute, un microbiologiste est mandaté pour faire des prélèvements et des analyses. En fonction des résultats, les documents sont simplement dépoussiérés ou envoyés en désinfection. Les archivistes ont dû apprendre et accepter cette délégation de la connaissance concernant les documents. Cependant, la mémoire des hommes est souvent courte : l’alerte passée, les habitudes veulent reprendre. C’est donc un chantier permanent que celui de maintenir le niveau des bonnes pratiques de surveillance régulière du climat et d’attention aux documents d’un point de vue matériel.

Au cours de la période d’instabilité climatique et plus encore de travaux, les archivistes ont appris à réagir au dérèglement climatique et à l’inondation. Il ne s’agit pas seulement d’avoir des outils et du matériel, encore faut-il savoir s’en servir. Comment organiser l’assèchement d’une zone ? Positionner les déshumidificateurs et les ventilateurs ? durant combien de temps ? S’assurer que les déshumidificateurs ne vont pas déborder ou s’arrêter et de ce fait organiser la rotation des équipes pour vider les bacs ou aménager des écoulements directs  ; vérifier que l’installation électrique peut tenir la charge d’appareils parfois gourmands en énergie. Sans oublier de se doter des outils de contrôle : quel thermohydrographe pour quel situation ? portable à lecture instantanée, fixe à enregistrement continu ? quelle fréquence de relevé et de contrôle dans tous les cas ? Et toujours la question de l’organisation de l’équipe et de la personne qui peut coordonner et suivre l’opération. Là se pose de manière cruciale la question humaine. Il faut en effet coordonner l’action mais aussi ne pas mettre les personnes en danger. Les archivistes ont ainsi appris à se protéger de l’exposition à la poussière et aux moisissures potentiellement allergènes. Gants, masques, blouses font aujourd’hui partie de l’équipe de base des archivistes, ainsi que les protections auditives pour les situations d’utilisation importante des aspirateurs. Enfin, les Archives départementales ont bénéficié d’un apport technologique innovant avec un appareil de traitement de l’air par la technologie du plasma froid. Ceci permet d’assainir l’air, donc de protéger le personnel dans les contextes d’air très chargé en spores ainsi que secondairement, les documents.

La réponse apportée à la situation des fonds a évolué au fil du temps et au gré des situations. La première réaction face aux moisissures a été un envoi massif de documents en désinfection par oxyde d’éthylène par autoclave. Plusieurs camions ont dû être affrétés pour ce faire. Cette méthode de traitement des documents est pertinente dans le cas de moisissures incrustées, dans l’entrelacs de la toile des reliures noires que l’on trouve abondamment au XIXe siècle. Elle est lourde à mettre en œuvre puisqu’il faut emballer les documents pour pouvoir les envoyer au centre de traitement (constitution de palettes pour transport par camion) et lourde de conséquence pour les documents qui s’en trouvent fragilisés. Au fur et à mesure que les palettes s’amoncelaient aux Archives départementales, l’enthousiasme pour cette méthode s’est émoussé et, avec l’aide de Marie-Dominique Parchas, du Service interministériel des archives de France, une autre méthode a été utilisée autant que possible. Cette dernière consiste à faire sécher patiemment les documents et leurs moisissures puis à les nettoyer à l’aspirateur à filtre absolu, une fois les moisissures redevenues inactives. Si elle nécessite une surveillance et le recours à l’analyse microbiologique, elle est nettement plus légère à mettre en œuvre et moins traumatisante pour les documents.

Outre des moisissures, les Archives de la Savoie ont dû faire face à une infestation d’insectes. L’origine de leur présence dans les registres anciens reliés en cuir et aies de bois n’est pas clairement définie. Cependant, ces insectes qui ont été identifiés se trouvent fréquemment dans les arbres autour du bâtiment des archives départementales. L’hypothèse d’une infestation à l’occasion d’une opération de maintenance du système de traitement d’air (changement de filtre notamment). ©Conseil général de la Savoie. Archives départementalesAprès surveillance et identification, les archivistes sont passés à l’action. Cette fois, la technique de l’anoxie a été utilisée. Il s’agit d’enfermer les insectes dans une bulle étanche, dans des conditions climatiques adéquates pour leur réveil et leur développement, et de les asphyxier en remplaçant l’oxygène par de l’azote. Cette technique est couramment utilisée pour les objets mais était peu connue pour les documents d’archives qui étaient désinsectisés par oxyde d’éthylène. Elle est sans danger pour l’environnement, présente peu de danger pour les humaines et préserve les documents. D’autant que la configuration du bâtiment a permis de disposer de vastes espaces dans lesquels ont été installés des séries complètes de documents infestés pour la réalisation de bulles d’anoxie. Cette fois, pas d’autre transport qu’un déménagement interne.

Les différents problèmes évoqués et résolus dans les lignes précédentes ont été lourdes à gérer au quotidien, ont été coûteuses financièrement et humainement mais au final ont également été riches d’enseignement, que cela concerne le bâtiment, ses spécificités et ses techniques, la matérialité des fonds, l’entomologie, la microbiologie, la climatologie ou l’allergologie… Reste aujourd’hui à ne pas considérer ces épisodes difficiles comme clos et dernière nous mais à les faire connaître pour diffuser et partager les connaissances que nous avons pu acquérir.

 

Sylvie Claus
directrice adjointe
Conseil général
Archives départementales de la SAVOIE
244, quai de la Rize
73000 CHAMBERY

http://www.savoie-archives.fr/

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